Gymnase
L’informatique au Gymnase. Des cours plus humains et citoyens que techniques ?
Le jour où j’ai mis un élève à la porte… pour lui apprendre les puissances de 2.
Gymnase
Le jour où j’ai mis un élève à la porte… pour lui apprendre les puissances de 2.
— Dites-moi, c’est quoi, un ordinateur ?
Silence. Les regards se font fuyants. Les élèves ne s’attendaient pas à une question aussi « stupide ».
Je feins l’ignorance, l’air un peu bêta. Les premières réponses arrivent, hésitantes, loin de la réalité. Ils ont pourtant cette machine dans leur poche tous les jours. Et ils découvrent avec surprise qu’ils ne la connaissent pas.
J’ai leur attention. Le cours peut commencer.
De l’électricité, nous remontons jusqu’au transistor. C’est le moment que choisit Antonin pour bavarder.
— Antonin ! dis-je avec autorité en montrant la porte du doigt.
— Mais… monsieur !?
— S’il te plaît.
Médusé, il se lève. Arrivé à l’interrupteur, je l’arrête.
— Reste là, s’il te plaît.
Silence total. Au tableau, un transistor MOSFET de 1960.
— Un transistor, c’est comme un interrupteur, non ? Regardez, et comptez le nombre d’états.
J’actionne mon interrupteur et demande à Antonin d’actionner le sien. La classe se transforme en discothèque et les élèves, amusés, comptent d’eux-mêmes : éteint-éteint, éteint-allumé, allumé-éteint, allumé-allumé. Un interrupteur donne deux états. Deux interrupteurs, quatre !
— Monsieur ? lance Antonin, toujours à son interrupteur. Avec trois, ça ferait huit ?
— Précisément. Bien joué, Antonin. Tu peux retourner à ta place.
Ils viennent de découvrir seuls (et grâce aux bavardages d’Antonin) que chaque bit ajouté double les possibilités : 2 puissance n.
Et il suffit qu’un interrupteur soit enclenché pour qu’il y ait de la lumière. Logique ! C’est une porte OU. Place à l’algèbre de Boole, formalisée en 1854, que Claude Shannon applique aux circuits d’interrupteurs en 1937. Tous nos ordinateurs reposent sur ça.
— Et le plus fou, c’est qu’un seul interrupteur suffit pour créer un langage !
En guise de conclusion, je sors mon smartphone et fais clignoter le flash : court, long, court… Un élève comprend que je communique en morse.
— La machine calcule tout en binaire, c’est vraiment incroyable. Mais le vrai génie, c’est tout ce que l’humain est parvenu à faire avec !
Dans ces moments, je ne peux m’empêcher de penser que ces cours sont davantage citoyens que techniques.
La machine exécute. Elle ne pense pas, elle ne juge pas, elle n’a pas de volonté propre. Il n’y a pas de magie.
Derrière l’intelligence artificielle, les algorithmes et nos apps quotidiennes, il y a avant tout des choix HUMAINS.
Et des citoyens qui veulent les comprendre et les questionner.
Ce qui me plaît le plus dans mon travail, c’est l’appétit de ces élèves. Ils veulent VRAIMENT savoir. Et quand les questions sont si nombreuses que je dois y mettre un terme, je me dis que j’ai certainement le plus beau « problème » dont un prof puisse rêver, non ?