Le paradoxe du natif du numérique
Il existe un mythe tenace. J’en ai justement parlé durant mon dernier article: celui du Digital Native. Cette idée que les jeunes générations, nées avec des écrans sous les yeux, seraient naturellement à l’aise avec le numérique. Que ces jeunes comprendraient intuitivement — ce qui compte vraiment —. Qu’elles n’auraient donc pas besoin qu’on leur explique ou, même, qu’on y réfléchisse.
C’est faux. Et même dangereux.
Savoir scroller ne signifie aucunement savoir « lire ». Savoir partager ne signifie pas savoir « vérifier ». Savoir utiliser une application ne signifie pas « comprendre » ce qu’elle fait de vous, de vos données ou de vos opinions. La maîtrise technique n’a jamais été un synonyme de recul critique. Nous pouvons conduire une voiture sans en comprendre le mécanisme. Mais on ne peut pas être un·e citoyen·ne sans comprendre l’environnement dans lequel s’exerce notre liberté.
Or, cet environnement, aujourd’hui, est numérique.
Lorsque l’information devient un terrain de jeu politique
L’information ne circule plus comme avant. Elle ne passe plus seulement par des rédactions, des journalistes, des processus éditoriaux, certes imparfaits, mais — identifiables —. L’information transite désormais par des plateformes dont les modèles économiques reposent non pas sur la vérité, mais sur l’engagement (j’en ai aussi parlé ici).
Et l’engagement, ce n’est pas de la nuance. C’est l’émotion. La colère, la peur, l’indignation, l’anxiété, l’humiliation, la culpabilité ou bien encore le ressentiment.
Les algorithmes ne sont pas neutres. Ils ne vous montrent pas ce qui est vrai. Ils vous montrent ce qui vous fait réagir.
Ce mécanisme, à l’échelle de millions d’individus, façonne l’opinion publique. Sans que personne n’ait voté pour cet algorithme, sans que personne ne l’ait mandaté, sans que personne ne lui ait demandé de comptes.
Ce n’est donc plus seulement un problème technologique. C’est aussi un problème démocratique.
Les bulles de filtre enferment les citoyens dans des visions du monde hermétiques. La désinformation se propage alors à une vitesse qu’aucun « fact-checking » ne peut suivre. Des campagnes entières d’influence façonnent les votes, alimentent les défiances, fractionnent notre société. Et tout cela se passe, pour une large part, sous nous yeux. Sans que nous sachions vraiment le voir.
L’illectronisme. Ce bug silencieux.
On entend assez souvent parler de la « fracture numérique ». L’accès aux outils, à internet, aux équipements informatiques. C’est réel. Et c’est important. Mais il existe une fracture plus discrète, très présente et indépendante de l’âge et de la classe sociale. Une fracture plus insidieuse, et finalement plus grave pour notre démocratie: l’illectronisme.
L’illectronisme n’a rien à voir avec le fait de savoir ou non ce qu’est un ordinateur. Ce n’est pas non plus une question de savoir penser avec ou contre le numérique et les écrans. C’est ignorer comment fonctionne une recommandation algorithmique. C’est ne pas savoir distinguer un article journalistique d’un contenu sponsorisé. C’est cliquer sur partager avant d’avoir lu. C’est confondre viralité et vérité.
L’illectroniste n’est pas forcément « vieux ». Ni « peu diplômé ». Ni « mal équipé ». Il peut avoir un smartphone de dernière génération et passer six heures par jour dessus. Ce qui lui manque, ce n’est pas l’accès. C’est la clé de lecture.
Et sans cette clé de lecture, un·e citoyen·e ne choisit plus vraiment. Il est choisi.
Éducation aux médias. Ce que cela devrait vraiment dire.
L’éducation aux médias et au numérique est souvent réduite à des consignes de bon sens, telles que vérifier une source, se méfier de ce l’on peut lire sur les réseaux. C’est indéniablement un bon début. Mais ce n’est pas suffisant.
Éduquer aux médias, c’est comprendre comment l’information est produite. Qui la finance, qui la diffuse et dans quel intérêt. C’est reconnaître les mécanismes du sensationnalisme, identifier un biais de confirmation, décrypter une image manipulée. C’est aussi, et peut-être surtout, comprendre son propre comportement face aux écrans. Pourquoi ce titre m’a mis en colère ? Pourquoi ai-je partagé sans vérifier ? Pourquoi cet algorithme me montre toujours les mêmes choses ?
Ce n’est pas une compétence « périphérique » ou « informatique ». C’est une compétence civique fondamentale, au même titre que comprendre le fonctionnement d’une élection ou les bases d’un État de droit.
Une démocratie saine suppose des citoyens capables de délibérer. De confronter — cordialement — des points de vue. De savoir changer d’avis face aux preuves. Rien de tout cela n’est possible si l’espace informationnel est saturé de bruit, de manipulation et de méfiance.
Et notre chère Suisse romande dans tout ça ?
Une chose que je constate, c’est que nous ne sommes pas en retard. Le Plan d’études romand (PER) intègre des éléments d’éducation aux médias et je vois des initiatives ambitieuses prises dans certains établissements. Mais soyons honnêtes. Les initiatives, en pratique, restent fragmentées, inégales et trop souvent dépendantes de l’enthousiasme d’un·e enseignant·e trop isolé·e.
Former de futurs citoyens au numérique, ce n’est pas une option. Ce n’est pas un parcours facultatif. Cela ne devrait pas non plus être à la seule responsabilité de l’école. Les familles, les projets associatifs, les initiatives politiques ont toutes et tous un rôle à jouer.
Et je crois, en étant sur le terrain quotidiennement, que ce qui manque n’est pas la volonté. C’est une systématisation. Une approche cohérente et globale, dès le plus jeune âge, qui se prolongerait tout au long du programme scolaire et de la vie. Parce que le numérique ne s’arrête pas à 16 ou 18 ans.
Qu’est-ce qui pourrait être fait, dès maintenant ?
Quelques « petits » réflexes, appliqués par chacun·e d’entre nous au quotidien, pourraient d’ores et déjà ne pas être anodins :
- Avant de partager, prendre systématiquement dix secondes. Dix secondes pour se demander qui a écrit ceci ? Quand ? Dans quel contexte ? Avec quelle intention ?
- Chercher la source première. Si un article cite une étude, allez la trouver et la parcourir.
- Varier les canaux d’informations. Si toutes nos informations viennent du même endroit, nous ne lisons — pas vraiment — l’actualité.
- Parlez autour de soi. Je crois que la meilleure éducation possible aux médias, c’est de commencer à en discuter. À table, dans la famille, entre collègues.
Et si vous avez des enfants, ne les laissez pas naviguer seuls. Non pas parce que le web est dangereux, mais parce que comprendre est un droit. Et (mieux) comprendre, ça s’apprend. Et pas par une IA ;-)
Ce que nous faisons à DEKODE
C’est une des raisons pour laquelle DEKODE existe.
Nous ne formons pas des consommateurs de technologies. Nous formons des citoyennes et des citoyens du numérique. Des personnes qui comprennent ce qui se passe derrière l’écran, qui savent démêler le vrai du fabriqué, et qui ont les outils pour choisir plutôt que d’être choisis.
De 8 à 50 ans et plus, nos ateliers et nos formations abordent le numérique pour ce qu’il est: une science. Avec ses mécanismes, ses logiques, ses enjeux et ses faiblesses. Pas seulement un divertissement à consommer passivement.
Parce que la démocratie, comme le numérique d’ailleurs, ça ne s’hérite pas comme une connaissance infuse. Ça s’apprend.
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